Une question ? Un problème ?


Cécile : Stéphane et moi nous sommes rencontrés au lycée, vers l’âge de quinze ans. Nous sommes très complémentaires, autant dans nos caractères que dans nos objectifs. J’aime aller à la rencontre des gens, voyager, découvrir d’autres modes de vie pour enrichir le mien. Pendant nos études et durant les vacances scolaires, nous avons travaillé à l’Hôtel des Lices, à Saint-Tropez, que l’oncle et la tante de Stéphane développent depuis maintenant cinquante ans. C’est là que nous avons appris les bases du métier : accueillir les clients, prêter attention au moindre détail de leur confort, les écouter et anticiper leurs besoins. Très vite, nous avons compris que cette voie était faite pour nous.
Stéphane : Au départ, je me suis passionné pour la vigne, son exploitation, ses produits. Mes grands-parents et mes parents m’ont transmis l’amour de ce travail minutieux, empreint de patience. Mais je me suis vite rendu compte qu’une autre voie me correspondait peut-être davantage. Habile de mes mains et attiré par la construction, j’ai mené, dès ma jeunesse, plusieurs chantiers qui m’ont permis de découvrir les métiers du bâtiment. Quand je m’engage dans un projet, je vise l’excellence : je suis exigeant, d’abord avec moi-même, et aussi avec les équipes qui m’entourent.
C’est ainsi que l’hôtellerie s’est imposée naturellement, en réunissant à la fois la gestion de projets de transformation et de travaux, et une vision globale du lieu à faire vivre. Et puis, avec Cécile, nous voulions construire quelque chose ensemble. Dans ce métier, la réussite passe souvent par la complémentarité du couple — une évidence pour nous.



Cécile et Stéphane : Nous avons commencé cette aventure à deux, sans enfants, et, contre toute attente, ils sont venus embellir notre vie au fil du temps, comme un enchantement. Rien n’était vraiment prévu, et pourtant, les naissances se sont enchaînées avec une douce évidence. Au final, ce sont cinq enfants qui ont rejoint l’aventure familiale. Très tôt, ils ont été plongés dans notre univers, habitués à vivre au rythme de l’hôtel et à accompagner, chacun à sa manière, les évolutions de notre entreprise. À l’exception du petit dernier, encore trop jeune, ils ont tous travaillé dans nos établissements durant les saisons estivales. Aujourd’hui, nous formons un véritable clan de sept, en parfaite harmonie dans ce monde de l’hôtellerie, chacun contribuant à bâtir, ensemble, cet édifice commun qui nous unit.


Louis, notre aîné de 25 ans, poursuit actuellement un Master 2 à la Sorbonne Panthéon, spécialisé dans le management de l’hospitalité, en alternance. Il a intégré le pôle développement de la chaîne B&B Hotels, tout en continuant à partager son expérience chez VINCI Immobilier, où il avait précédemment effectué son stage de fin d’études au sein du pôle investissement hôtelier.
Après une carrière de 12 ans dans le ski de haut niveau, Louis a travaillé chaque été dans nos établissements, occupant différents postes, et a également réalisé un stage d’assistant de direction au prestigieux Château de Bagnols, un hôtel 5 étoiles du groupe Lavorel.
S’il ne travaille pas encore à plein temps avec nous, il y consacre déjà une partie de son temps quotidien. Sa connaissance approfondie de nos structures en fait déjà un conseiller précieux.
Édouard, 23 ans, est titulaire d’un double Bachelor en commerce international obtenu aux universités de Nottingham (GB) et de Valence (ESP). Après plusieurs stages en Private Equity à Paris, il a rejoint l’Université de Notre Dame aux États-Unis pour son Master en Finance. Il a ensuite intégré l’entreprise Goldman Sachs comme analyste financier, devenant ainsi le premier de nos enfants à entrer dans la vie professionnelle. Édouard est installé à New York et travaille au sommet d’une tour à Manhattan !
Joyeux et passionné, Édouard met à profit ses compétences et ses connaissances pour nous apporter une vision éclairée et des conseils précieux. Il a également effectué plusieurs saisons de jobs d’été à l’Hôtel des Remparts, une expérience formatrice qui a renforcé son goût pour l’hôtellerie et le travail en équipe.


Mathilde,20 ans a découvert le métier très tôt à l’Hôtel des Remparts, avant de partir une année en Australie.
À son retour, elle a vécu sa première expérience en palace au Château de la Messardière, à Saint-Tropez.
Elle a ensuite intégré l’École Vatel, dans le cadre d’un programme international sur trois ans, avec une première année à Bordeaux.
Elle effectue actuellement une mission de saison comme assistante manager guest relation F&B à l’Hôtel Carlton de Cannes, hôtel cinq étoiles.
L’hiver prochain, elle rejoindra Bahreïn pour sa deuxième année d’études, avant un retour à Bordeaux pour la troisième.
Colomban et Adèle :
Adèle, 18 ans, se trouve actuellement en Australie où elle perfectionne son anglais. Elle y vit une première expérience enrichissante à la fois comme fille au pair et en travaillant dans des hôtels et restaurants. Pour l’instant, elle n’a pas encore défini précisément ce qu’elle souhaite faire par la suite.
Notre dernier garçon Colomban, 14 ans, lui aussi interne, est scolarisé en troisième dans un collège Toulousain.




Cécile : Nous sommes avant tout des passionnés et des bâtisseurs. Ce qui nous anime, c’est de créer, d’innover, d’offrir un accueil sincère et un confort soigné dans le moindre détail. Nous fuyons l’hôtellerie standardisée, sans âme. Nos clients, nous les recevons un peu comme une extension de notre famille.
Stéphane : Nous sommes surtout des entrepreneurs. Toute notre vie, nous avons pris de gros risques et travaillé sans relâche. Pendant plus de vingt-cinq ans, j’ai mené nos chantiers moi-même, sans architecte ni décorateur, dessinant les volumes et choisissant chaque matériau. C’est de ce travail acharné, presque artisanal, que nos maisons tiennent leur âme.


Cécile : Rien ne nous y destinait vraiment. Les études que nous avions suivies ne correspondaient pas à ce que nous voulions faire de notre vie. Et puis nous sommes tombés sur cet hôtel, au pied de la Cité de Carcassonne. Un établissement très simple, un peu désuet, tourné vers une clientèle qui n’était pas la nôtre. Ce fut peut-être là notre véritable destinée, celle que nous ne connaissions pas encore.
Stéphane : Nous décidons très vite d’en faire un hôtel quatre étoiles, à la hauteur du site exceptionnel qui l’entoure. Puis nous nous lançons dans ce projet avec acharnement. Nous travaillons jour et nuit, endossant tous les rôles à la fois. Nous étions jeunes, heureux, passionnés, et déjà, sans le savoir, de vrais entrepreneurs.
Stéphane : Je m’interroge souvent sur ce début de carrière et je me demande comment nous avons réussi à démarrer. Nous avons eu la chance de convaincre notre première banque, la Banque Populaire, de nous suivre dans un tel projet. Je ne sais pas si ce serait encore possible aujourd’hui. Nous avons commencé sans le moindre apport, avec pour seul argument notre modeste parcours. Mais nous travaillions déjà depuis l’âge de seize ans, chacun avec le même acharnement, et je crois que c’est cela qui a pesé dans la balance.
Stéphane : Cet hôtel** se composait de deux parties, un bâtiment principal et une annexe. Il nous aura fallu dix années de travail acharné pour les séparer et donner naissance à deux établissements, l’Hôtel du Château****, sur le meilleur emplacement, et l’Hôtel Montmorency*** pour l’annexe. Nous avancions lentement, faute de moyens. Le peu que nous gagnions, nous le réinvestissions aussitôt pour rénover, pièce après pièce.
Stéphane: Nous avons tout mené sans entreprise extérieure. J’ai tenu moi-même le chantier, en embauchant nos propres salariés, et mon aisance dans presque tous les corps de métier nous a permis de belles économies. Mais transformer ces deux hôtels a tout de même exigé beaucoup d’argent, un argent que nous n’avions pas et qu’il fallait donc emprunter, encore et encore. Avec le recul, je me demande comment les banques ont pu nous faire confiance à l’époque, alors que nous n’avions rien.
Cécile : Là encore, c’est sans doute notre acharnement, notre envie de réussir et notre ambition qui ont fait la différence. Nous avons endossé tous les rôles, exercé tous les métiers, travaillé jour et nuit. Ce sont les dix premières années de notre vie, et les plus intenses. Les enfants sont arrivés au même moment, et il a fallu tout concilier, la famille, le travail et cette énergie qui ne nous a jamais quittés.





Stéphane: Au bout de dix ans, les choses vont un peu mieux. Les deux hôtels sont rénovés, ouverts, et commencent à bien fonctionner. Nous nous sentons pousser des ailes. C’est alors que nous apprenons, dans le quartier, que les propriétaires de l’Hôtel de l’Octroi approchent de la retraite.
Cécile: Après près d’un an de négociation, nous finissons par l’acquérir. Un deux étoiles très bien placé, tout près de la Cité, auquel nous trouvons aussitôt un charme certain. Il a lui aussi besoin d’être entièrement rénové. Nous achetons, et les travaux démarrent..
Stéphane : Et tout s’enchaîne. Là où les anciens propriétaires n’avaient jamais pu s’agrandir, plusieurs maisons mitoyennes se retrouvent soudain à vendre. Nous n’avons pas le choix, il faut saisir l’occasion. En l’espace d’un an, nous achetons trois maisons voisines.
Cécile: Ces acquisitions bouleversent complètement nos plans. Une maison est démolie pour laisser place à une piscine, tandis que l’accueil et les parties communes déménagent sur l’axe principal qui mène à la Cité.
Stéphane : Un chantier d’une ampleur inattendue, mais aussi celui pour lequel nous aurons eu la plus grande capacité à nous projeter. Tant et si bien que cet hôtel s’en est trouvé métamorphosé, entièrement transformé.
Cécile : Au même moment, alors que nous sommes en plein chantier de l’Octroi, tout se précipite du côté de l’Hôtel Montmorency. Là encore, des maisons mitoyennes sont mises en vente.
Stéphane : Nous n’avons pas terminé les travaux de l’un que nous voilà contraints d’agrandir l’autre. Nous sommes en plein feu de l’action, et il faut saisir cette occasion sans attendre.
Cécile : Ce fut sans doute la période la plus difficile de notre vie. Un peu trop tout feu tout flamme, nous avons voulu saisir deux opportunités à la fois, et nous nous sommes retrouvés bien trop endettés. Ce moment restera compliqué. Nous avons eu beaucoup de mal à faire face à notre endettement, tout simplement parce que nous menions trop de chantiers en même temps.
Stéphane : C’est aussi l’époque où je dois, pour la première fois, faire appel à des entreprises extérieures. Les chantiers sont trop importants, même si je conserve plusieurs salariés en direct. Un recours coûteux, et surtout très complexe à gérer, car la qualité n’est pas toujours au rendez-vous, avec son lot de tracas et parfois des changements d’entreprise en cours de route.


L’exigence du bien-être : la naissance du spa
Stéphane : À cette époque, aucun spa hôtelier n’existe encore à Carcassonne, et nous sommes convaincus que c’est la voie à prendre. Nous transformons alors notre appartement de fonction, au sous-sol de l’Hôtel du Château, pour y aménager cet espace. Ce fut possible parce que nous avions acheté quelques années plus tôt une maison, rénovée peu à peu. Même dans l’inconfort, nous avons fini par pouvoir y emménager définitivement et libérer ce sous-sol.
Cécile : Déjà tournés vers le haut de gamme, nous ne voulons pas d’un simple jacuzzi posé dans une pièce, comme on l’entend souvent à l’époque, mais d’un véritable centre de soins et d’esthétique. Nous imaginons un lieu intimiste et entièrement privatisable, avec piscine, hammam et cabines de soins sur mesure, un havre pensé pour la détente et le lâcher-prise. Pour être à la hauteur, nous formons nos praticiennes chez Carita, à Paris, une référence des soins et de l’esthétique à cette période. Le succès fut au rendez-vous. Le démarrage a été incroyable, et le spa n’a jamais cessé d’être un véritable moteur pour nos hôtels de Carcassonne.
Stéphane : Entre 2010 et 2015, nous vivons un très grand bouleversement, l’arrivée des plateformes de réservation en ligne, Booking en tête. C’est là que nous commençons à perdre énormément d’argent. Nos hôtels bénéficiaient pourtant d’emplacements de premier ordre et n’avaient pas besoin de ces agences pour se remplir. Du jour au lendemain, des clients qui venaient en direct sont passés par ces intermédiaires, qui nous prenaient entre quinze et vingt-cinq pour cent de marge.
Cécile : Mais le plus dur n’était pas là. Peu à peu, nous avons perdu le contact avec nos clients. Ceux qui poussaient notre porte n’avaient pas lu notre histoire, ni compris notre idéologie, ni même vraiment choisi l’établissement où ils arrivaient. Cette distance, imposée par les agences, effaçait ce qui faisait le cœur de notre métier, l’écoute et le conseil avant même l’arrivée.
Stéphane : Au même moment sont apparus les avis en ligne, et cela fut peut-être plus dur encore. Chaque mauvais commentaire nous bouleversait, nous touchait en plein cœur, souvent signé d’un client d’un soir, sans recul ni mesure. Je le compare souvent à un enfant qui rend une belle rédaction et se voit mettre zéro pour une ou deux fautes. À un moment, nous avons même choisi de ne plus lire ni répondre nous-mêmes aux avis, tant c’était blessant.




Stéphane : À Carcassonne, la clientèle était aussi devenue difficile. Beaucoup de clients de passage, le temps d’une nuit, fatigués par la route, contrariés par la chaleur ou par les horaires à respecter. Cette clientèle nous a considérablement épuisés.
Cécile : Cette distance imposée nous a poussés à revoir notre façon de faire. Il fallait prendre l’air, aller voir ailleurs, découvrir une autre clientèle et renouer un lien direct avec le client. En somme, rebondir dans une période devenue très hostile.
Stéphane : Nous nous sommes alors posé la vraie question, fallait-il arrêter et partir vers autre chose ? La réponse a été non. L’hôtellerie est notre passion, il n’était pas question d’y renoncer, mais simplement de nous renouveler ailleurs. C’est ainsi qu’est né, peu après, le projet d’Aigues-Mortes.

Cécile : La famille a toujours été notre socle, et c’est vers elle que nous revenons pour écrire un nouveau chapitre. Prendre le temps d’être ensemble, retrouver notre équilibre, vivre en accord avec nos valeurs.
Stéphane : Nous cherchons un lieu authentique, de la pierre, du vécu. L’Hôtel des Remparts, au cœur d’Aigues-Mortes, cité des Croisades, s’impose comme une évidence, entre remparts chargés d’histoire et lumière de la Camargue.
Cécile : À Carcassonne, nous avions le sentiment que la plupart de nos clients ne faisaient que passer, entre la mer et l’Espagne, sans prendre le temps de savourer la parenthèse que nous leur offrions.
Stéphane : À Aigues-Mortes, on vient pour rester. Les vacances se vivent au rythme lent et lumineux de la Camargue, ses manades, ses marchés, ses balades en bateau. Ici, on prend le temps, et cela change tout.




Stéphane : Nous apprenons que l’Hôtel des Remparts est à vendre. À l’époque, c’est surtout un grand restaurant avec quelques chambres au-dessus. Nous, nous y voyons un immense potentiel hôtelier. Nous l’achetons à un prix raisonnable pour l’époque, mais il faudra investir énormément en travaux. Au final, un projet considérable sur le plan financier.
Cécile : Une fois encore, nous nous lançons dans un pari insensé. Passer de nos trois étoiles à un hôtel cinq étoiles, sans être certains de pouvoir le remplir ni de rembourser les banques. Nous investissons sans le moindre apport, avec leur seule confiance. Là encore, nous nous demandons comment nous avons réussi.
Stéphane : Le bâtiment est incroyable. Tout y est en pierre, sans que cela se voie. Nous en sommes le dixième propriétaire. Tour à tour caserne puis gendarmerie, il avait été pillé au fil du temps, ses murs éventrés, ses pierres remplacées par des parpaings, ses poutres de bois par du fer ou du béton.
Cécile : Il aura fallu deux années de travail acharné pour lui rendre sa splendeur, avec l’aide d’une entreprise portugaise de tailleurs de pierre restée un an et demi à nos côtés.



Stéphane : Je dois avouer que ce chantier fut terriblement difficile, bien plus long que prévu, et que j’ai eu le plus grand mal à trouver des entreprises de qualité. Il m’a profondément marqué, au point de m’éprouver comme jamais et de me faire douter, plus d’une fois, de notre capacité à le mener à bien. Mais le résultat a été si spectaculaire que tout cela s’est vite oublié.
Cécile : L’ouverture de l’Hôtel des Remparts a été l’aboutissement de ce que nous faisions depuis toujours sans le savoir, ce que l’on appelle aujourd’hui le lifestyle. Créer des salons, des zones de vie, des parties communes très animées, et considérer qu’un client ne vient pas seulement pour sa chambre, mais pour vivre une expérience. D’autres, comme Mama Shelter, en ont fait leur signature. Nous le faisions déjà, plus modestement.
Stéphane : À Aigues-Mortes, nous l’assumons pleinement, et de façon bien plus prononcée. Le succès dépasse nos attentes, au point que ce sont le bar et les salons qui prennent le pas sur la partie hôtelière. Le résultat, au bout de quelques années, fut tout autre que prévu, porté avant tout par cette vie des lieux.
Cécile : Nous avons aussi créé, pendant les fêtes votives, une Bodega partie de presque rien et devenue immense, accueillant des milliers de personnes. Un succès fulgurant, une expérience formidable, portée par des équipes extraordinaires. Nous y avons finalement mis un terme, mais elle reste un souvenir intense de notre vie professionnelle.




Stéphane : Malgré un hôtel devenu extraordinaire et une réussite qui dépassait nos espérances, nous avons choisi de quitter Aigues-Mortes au bout de sept ans. Non pas en vendant l’établissement, que nous avons gardé, mais en revenant vivre à Carcassonne pour le piloter désormais à distance, en nous y rendant régulièrement. En somme, nous avons fait l’inverse d’avant, vivre à Carcassonne et venir de temps en temps à Aigues-Mortes.
Cécile : Ce choix ne tenait ni à la lassitude, ni au manque de plaisir. Ce furent sept années magnifiques par le climat, par la beauté de l’hôtel et par la qualité des clients que nous avons reçus. Mais la vie au sein de la cité fut une autre affaire. Venus de l’extérieur, nous n’avons jamais vraiment été accueillis, ni par les habitants, ni par les autorités locales.
Stéphane : Derrière ses remparts, la ville garde un fort esprit de clocher, et regarde souvent avec méfiance ceux qui ne sont pas natifs. Nous avons vécu ces années presque uniquement avec nos clients, ceux de l’hôtel comme ceux du bar, des touristes, des commerçants et des habitants venus, eux aussi, d’ailleurs.
Cécile : Au fil du temps, cette distance est devenue trop lourde à porter au quotidien. Nous avons préféré revenir à Carcassonne, tout en continuant de faire vivre l’Hôtel des Remparts, et en gardant de cette période de très beaux souvenirs, ceux d’un lieu que nous aimons et d’aventures humaines fortes, à commencer par nos équipes.
Stéphane : Pendant le Covid, nous vivons l’une des périodes les plus terribles de notre vie professionnelle. Durant les deux premiers mois du confinement, nous sommes persuadés de tout perdre. Depuis nos débuts, en vingt ans, nous n’avions jamais fermé un seul jour, nos établissements étaient ouverts trois cent soixante-cinq jours par an. Pour l’anecdote, rien chez nous ne fermait vraiment, pas une porte à clé, aucune clôture, rien n’avait jamais été prévu pour cela. Et voilà que nous devons tout arrêter.
Cécile : Le plus dur à accepter, c’était ce sentiment de pouvoir tout perdre après une vie de travail acharné, à cause d’un événement qui ne devait rien à nos choix ni à nos décisions. Voir s’effondrer le fruit de tant d’années pour une cause totalement extérieure à ce que nous avions entrepris fut une épreuve immense.
Stéphane : Pourtant, contrairement à beaucoup de nos confrères, nous avons choisi de rouvrir dès que les autorités l’ont permis. Et nous avons eu un monde fou. Nous avons même prêté nos chiens aux clients pour leurs promenades, seul motif de sortie autorisé à l’époque. Nos cockers en sont ressortis épuisés, tant ils étaient sollicités du matin au soir. Malgré cette affluence, cette première année de Covid s’est soldée par des pertes colossales, l’équivalent d’un établissement entier, tant elles ont été lourdes.
Cécile : Et pourtant, ce fut aussi une période magnifique. Alors qu’il n’y avait plus personne nulle part, nos hôtels étaient pleins. C’est sans doute le moment de notre vie où nous avons donné le plus de bonheur à nos clients, simplement en leur offrant de venir dormir chez nous et d’être bien traités.
Stéphane : Comme nous n’avions pas le droit de servir dans les parties communes, tout se faisait en chambre. Nous envoyions un nombre de plats considérable, en nous appuyant sur des restaurants qui nous livraient. C’était une organisation de chaque instant, une véritable bataille pour parvenir à tout fournir, et une expérience humaine hors du commun.
Cécile : C’est finalement cette période qui nous a redonné l’élan. Loin d’être au bout de notre carrière, nous avons compris qu’il nous restait beaucoup à entreprendre, et qu’il fallait persévérer. Et déjà, nous sentions nos enfants nous pousser et nous encourager.




Cécile : Pour la première fois, le confinement nous avait réunis tous ensemble, avec des enfants désormais en âge de comprendre et de donner leur avis. De nos échanges est née une évidence. Notre maison familiale, acquise en 2006, avait vu grandir nos enfants et abrité d’innombrables moments. Mais chacun avait pris son envol, et elle se vidait peu à peu. Il fallait lui redonner du sens, la faire vivre à nouveau, et pourquoi pas en faire notre prochain établissement. C’est ainsi qu’est né, en 2023, le projet de transformation du Domaine de la Jasso.
Stéphane : Ce lieu est unique. À 500 mètres seulement du cœur de Carcassonne, bordé par l’Aude comme un rempart naturel, il offre un calme absolu au milieu de neuf hectares de nature préservée, entre vignes, parc arboré et petite ferme. Nous avons voulu en faire une très grande maison de réception, chaleureuse et profondément familiale, capable d’accueillir tout un groupe sous le même toit. Un endroit hors du temps, à la fois intime et généreux, à l’image de ce que nous aimons offrir.
Cécile : Nous avons entièrement transformé la propriété, portant la surface habitable à 900 m² pour accueillir jusqu’à 27 personnes, avec onze chambres, une piscine intérieure et deux piscines extérieures. Le projet repose sur un modèle d’hospitalité que nous n’avions jamais entrepris, la location du domaine entier à la semaine, tout au long de l’année.
Stéphane : Face à l’essor de la location de type Airbnb et à l’engouement pour ce mode de séjour, nous avons saisi l’occasion, mais en proposant ce qui ne se faisait pas à Carcassonne, une adresse extrêmement haut de gamme, au confort et aux installations hors norme. Nous avons choisi de nous positionner nettement au-dessus du marché, avec des tarifs à la semaine dépassant tout ce qui existe dans les environs. Une fois de plus, un risque conséquent, sur un marché jusqu’alors inexistant à Carcassonne.
Cécile : Depuis l’achat du domaine, nous avons peu à peu créé une véritable famille animalière, une aventure que j’ai menée avec passion. Nous avons recueilli quantité d’animaux abandonnés qui, au fil du temps, se sont reproduits. On y trouve aujourd’hui des chevaux, des ânes, un yak, des lamas et des alpagas, des daims, des mouflons, des chèvres et des brebis, des cochons vietnamiens, des canards, des oies et des poules, réunis sur quatre hectares dans un parc ombragé où ils vivent tous ensemble. Ils font le bonheur de nos hôtes, petits et grands. C’est un concept assez unique si près de la Cité, et une facette précieuse du domaine.
Stéphane : L’ouverture a eu lieu en juillet 2025, au terme de deux ans et demi de travaux qui nous ont épuisés, avec leur lot de retards et de désistements. Cette première saison, forcément tronquée, fut déjà satisfaisante, mais c’est en 2026, première année complète, que nous avons vraiment mesuré le succès de la location. La Jasso est aujourd’hui, après Carcassonne et les Remparts, l’un des grands projets de notre vie.


Quel sera notre avenir, notre nouvelle vie ?
Aujourd’hui, nous partageons notre temps entre le domaine de la Jasso et nos trois établissements de Carcassonne, mais aussi avec notre hôtel d’Aigues-Mortes, où nous avons posé une autre part de notre vie.
Nous ne savons pas encore si, ou lesquels de nos enfants choisiront un jour de travailler avec nous. Peut-être. Peut-être pas. L’avenir reste ouvert.
Ce que nous savons, c’est que nous avons été profondément affaiblis par la crise du COVID, qui a frappé notre secteur de plein fouet. Mais nous avons tenu bon. Nous avons résisté. Et aujourd’hui, nous avançons.
Le plus difficile, désormais, ce n’est pas l’envie — elle est intacte. C’est le financement. Dans notre métier, pour aller plus loin, il faut des moyens, et les trouver devient un défi permanent. Nous ne vivons que des fruits de notre travail.
L’hôtellerie est de plus en plus accaparée par des investisseurs, des fonds de pension… On spécule sur les hôtels comme sur n’importe quel actif financier. Ce n’est plus de l’hospitalité, c’est devenu un business.
Mais nous, nous ne travaillons pas pour gagner de l’argent. Nous travaillons parce que nous vivons à travers chaque lieu que nous créons. Ce qui nous anime, c’est l’idée, l’ambiance, la magie d’un nouvel endroit.
Cela dit, si on ne gagne rien, on coule. Et même si nous avons beaucoup de choses aujourd’hui, nous n’avons pas de marge de manœuvre. Chaque nouveau projet est un saut dans le vide, un quitte ou double. D’un jour à l’autre, tout peut basculer.
Aujourd’hui, nous ouvrons le Domaine de la Jasso à nos futurs hôtes… et nous ne savons même pas où nous irons dormir. La maison sera bientôt remplie de vacanciers, et nous, on improvisera, comme toujours.
Alors non, nous ne savons pas encore quelle sera la suite de notre vie. Mais une chose est certaine : l’envie de créer des lieux, d’imaginer des ambiances, d’inventer des hôtels qui ont une âme, est plus forte que jamais.
À suivre…
